La femme pierre

Musée/Art-Archéologie/Texte inédit- La femme pierre.

Le musée.

Dans un musée, dans ce musée, des objets exposés, en venant de lieux géographiquement différents, d’époques et de cultures anciennes, se rapprochent les uns des autres. Ils auront franchi le temps pour se poser, s’épanouir dans notre monde moderne d’aujourd’hui, dans des lieux aussi sacrés que des cimetières, comme le feraient des fleurs dans un champ, au printemps. Ils nous enseigneront la solidarité qui existait jadis entre les hommes et la Nature, avec ses animaux dont il faisait partit, ses plantes, ses pierres solides et parfois fragiles, que l’homme sculptera depuis toujours, au fil du temps depuis des millénaires. L’homme d’alors, avec cette manière d’exister et de penser, entretenait une relation de filiation avec la Nature, avec tout ce que cela comportait d’amour et de respect ; elle était leur père et mère et tout ce que sa main pouvait toucher, ses yeux voir, son nez sentir et sa langue gouter faisait partie de sa famille, au même titre que ses frères et sœurs.

Les objets qui sont disposés un peu partout dans les salles, qu’ils soient fabriqués pour un usage artistique, plutôt spirituels, ou simplement utilitaires possèderont parfois certaines similitudes entre elles malgré les distances qui les sépareront, aussi bien en termes d’époques que de position géographique.

Le monde ancien aura éclaté, il se sera fait briser, en simplement quelques siècles face à des millions d’années d’évolution, par les assauts répétés des armes de plus en plus puissantes, du fusil aux fusées à tête nucléaire potentiellement aussi puissantes que des volcans, qui auront été créées et utilisées par les savants des sociétés humaines du monde moderne.

Elles auront ainsi brisé l’équilibre originel que l’homme avait avec la Nature en rompant les branches de l’homme arbre, les membres de l’homme animal ou cassé le dos de l’homme rocher.

Dans un musée, dans ce musée, la figure humaine venant de sociétés chamanique sera représentée de façon déformée et interprétée par un artiste sorcier, mélangeant parfois l’homme et l’animal, comme si l’aspect du corps n’avait que peu d’importance face à l’existence omniprésente de l’âme. Ces déformations, interprétations du physique des corps, ne sont aucunement liées à des maladresses techniques mais plutôt à une certaine manière d’observer la vie avec ses mouvances, le vent qui bouge les feuilles d’un arbre, le sang qui coule dans les veines, l’eau qui coule dans un torrent.

Sculpture Inuit.

Nos artistes cubistes du début du vingtième siècle reprendront ce même regard sur la vie, à travers leurs œuvres réaffirmant ainsi à qui voudrait l’entendre que le corps ne saurait exister sans l’âme qui l’accompagnera et que sinon, il disparaitra.

Tête en pierre de l’ile de Pâques. La grimace comme étant un reflet plausible de l’âme.

La Femme pierre.

En entrant dans une autre salle du musée, après que je suis passé devant une énorme tête de pierre, provenant de l’ile de Pâques, aux expressions très humaines et semblant être boudeuse devant l’éternité du monde avec ses ciels étoilés immuables, ses cycles du soleil et des saisons, je change, en franchissant la porte, d’époque et de culture. Je pénètre en Asie.

Devant moi se tient, immobile, debout et gracieuse, une femme pierre venant du Cambodge. C’est une déesse Khmère et, de ce fait, elle aura pu franchir, sans encombre, le temps. Je photographie ce personnage ancien fait de pierre grise et gardant depuis tout ce temps son élégance, sa sensualité et sa beauté. Elle aura été réalisée avec du grès de couleur grise ; c’est une pierre fragile mais dont les vibrations, visuellement, reproduiront parfaitement celles de la peau, son toucher, sa chaleur.

Dehors.

Un oiseau de grande taille, oie ou canard exotique, arrive du ciel et s’abat lourdement sur le trottoir devant nous. Il semble arriver du monde des Amérindiens, qui vénéraient ces animaux et leurs plumes, si belles et parfois si colorées, vivant dans les anciens territoires des grandes plaines des États-Unis, dans lesquels vivaient les tribus des Nez- percés ou des Têtes plates, ou, plus simplement, de la salle du musée qui leur sera, ici, consacrée faisant office d’Ambassade auprès de ces civilisations disparues.

Il fait maintenant nuit et les ombres furtives, sans couleur, qui circulent sur les trottoirs entrent ou sortent de bars aux lumières tamisées dans lesquels la bière et la musique coulent à flots. Je circule dans un tramway qui grince et vibre. Je contemple les photos que j’aurais précédemment prises dans le musée. J’observe celle qui représente une déesse Khmère et venant du temple de Preah Ko, au Cambodge.

La femme de chair.

Elle se tient derrière moi, je sent sa présence et me retourne. Ses cheveux noir de jais encadrent, comme le ferait une couronne ou un chapeau, un visage souriant aux yeux rieurs et à la bouche charnue. Elle est habillée d’une longue robe moulante qui aura été fabriquée à partir d’un tissu léger et plissé de couleur grise. Il laisse deviner un corps à la taille fine mais avec une poitrine et des hanches aux formes généreuses, sculpturales.

Dehors, la sirène d’une ambulance émet un son long et ondulatoire, si fort qu’il semblerait être capable de pouvoir faire se réveiller un mort.

Nous sommes dans la ville Bruxelles et ce soir le temps se sera mélangé et la femme pierre aura pu reprendre vie, emprunter un corps de chair et sera descendue dans la rue pour y fêter la nuit.

Elle est maintenant devenue une fille arbre et tient dans sa main branche un sac en jute sur lequel il était écrit en hautes lettres vertes, Produits Bios.

Les Dieux Anciens reviennent aujourd’hui, à petit pas, dans nos communautés.

 

Extrait de livre, Lucy Africa, 2014: Propos libres sur les musées.

Page 77

« Les cultures des hommes sont anthropophages, elles ont besoin de dévorer d’autres cultures pour continuer à se développer, à grandir, se diffuser, afin de ne pas disparaitre.

Elles sont anthropophages et parfois, alors qu’elles digèrent leurs prises, elles les exposent dans leurs ventres de verre qui sont, pour l’Occident, leurs musées alors devenus des sortes de cimetières dorés gardés par les élites des gardiens de notre monde cultivé, les Intellectuels et autres Diplômés.

Lorsqu’un Terrien d’aujourd’hui envoie une sonde dans l’espace il le fait avec l’esprit d’un pêcheur à la ligne qui accroche un appât à son hameçon pour capturer un poisson, céleste en l’occurrence, afin de pouvoir le croquer ou le vendre car nous vivons dans une société de consommation et marchande. »

Page 114,

« Un musée d’archéologie, d’art primitif ou autre, classique ou moderne, ne présente finalement au public qu’une histoire de famille, celle de l’humanité, avec ses alliances, ses haines, ses sages ou ses fous. 

Nicolas Antoniucci
Par Nicolas Antoniucci

Passionné par la vie dans ce qu’elle pourra avoir d'insolite, parfois d’inexplicable et aussi par l'art sous toutes ses formes, les voyages et bien entendu l'écriture, je vous propose de partager avec vous sur ce blog mes différentes passions !

Commentaires (0)

Laissez un commentaire

Votre adresse mail ne sera publiée. Les champs requis sont marqués *